"Notre corps nous appartient !"
C'est avec ce slogan qu'au début des années
1970, des femmes se mobilisent dans un nouveau mouvement féministe.
Leurs objectifs: le droit à la contraception et à l'avortement
ainsi que la fin de l'impunité de fait du viol, le combat contre les
violences conjugales, le harcèlement sexuel et la dégradation
de l'image de la femme au travers de la pornographie et la publicité
sexiste.
En vingt ans, des lois favorables aux femmes témoignent d'une avancée
certaine des droits des femmes. Mesurons le chemin parcouru depuis le XIXe
siècle.
La contraception et le droit à l'avortement, des conquêtes récentes
L'ère de la répression.
A partir de 1889, commence la diffusion de moyens contraceptifs dans les milieux populaires. En France, où se pratique pourtant depuis le XVIIIe siècle un malthusianisme bourgeois unique en Europe, la préoccupation nataliste est importante. Dans le contexte revanchard de la défaite de 1870, il faut à la patrie des familles nombreuses. Par ailleurs, l'influence de l'Église, hostile à toute pratique antinaturelle est puissante. Les néo-malthusiens sont traînés dans la boue, leur action assimilée à la pornographie, tandis qu'aux Pays-Bas ils sont reconnus d'utilité publique. La contraception représente un double enjeu : la maîtrise de la population et une liberté nouvelle pour les femmes, toutes deux inacceptables pour la société française jusqu'au milieu du XXème siècle.
En 1920, la loi assimile la contraception à l'avortement.
Toute propagande anticonceptionnelle est interdite. Le crime d'avortement
est passible de la cour d'Assises. En 1923, l'importation d'articles anticonceptionnels
est prohibée. L'avortement est jugé en Correctionnelle, les
jurys populaires se montrant trop favorables aux inculpés. La loi de
1939, qui promulgue le Code de la famille, renforce la répression.
Des sections spéciales de policiers sont créées. Les
tentatives sont punies comme les avortements. Les avorteurs sont très
sévèrement condamnés. En 1941, ils peuvent être
déférés devant le tribunal d'État. En 1942, l'avortement.
devient crime d'Etat. Pour l'exemple, une avorteuse est condamnée à
mort et guillotinée en 1943. Plus de 15 000 condamnations à
des peines diverses sont prononcées jusqu'à la Libération.
Celle-ci ne remet pas en question l'arsenal législatif répressif,
avec son corollaire de décès ou de mutilations provoqués
par les avortements clandestins. Les procès existent encore contre
les avortées et leurs complices jusqu'aux années 1970. Toutefois,
avocats et juges n'appliquent plus la loi dans toute sa rigueur.
Une exigence de liberté confirmée tardivement par la loi.
Nouvelle étape dans l'affirmation de l'individualité féminine : les femmes peuvent choisir de s'affranchir de la fatalité de la grossesse par des moyens fiables.
"Il ne faut pas ignorer, ni vous, ni vos compagnes
de souffrance que la science vous a émancipées de l'épouvantable
fatalité d'être mère.", écrit Paul Robin en
1900.
Quand les néo-malthusiens parlent d'émancipation, ils introduisent
une notion alors inacceptable. Les femmes peuvent choisir d'avoir peu ou pas
d'enfants sans toutefois renoncer à une vie sexuelle. Le plaisir sans
le risque ! C'est la fin de la morale, la fin de la famille dont la procréation
est la finalité, la fin du pouvoir du mari sur sa femme.
En appelant à la "grève des ventres", la féministe
Marie Huot souligne l'importance du pouvoir que confère aux femmes
cette nouvelle possibilité. De ce pouvoir, pas plus que de plaisir
féminin, il ne saurait alors être question, même chez la
plus grande majorité des féministes, dans le mouvement, seules
Madeleine Pelletier et Nelly Roussel apportent une note discordante.
Le combat des pionniers est repris dans l'entre-deux-guerres
par quelques médecins et militants progressistes. En 1935, le docteur
Jean Dalsace ouvre illégalement à Suresnes le premier dispensaire
de Birth Control. Après la Seconde Guerre mondiale, une politique d'incitation
familiale se substitue à la répression. Reprise de l'action
militante puis forte mobilisation féminine des années 1970 vont
faire évoluer la législation française de la répression
vers une relative liberté.
En 1955, l'avortement thérapeutique est autorisé pour "sauver
la vie de la mère". Les médecins peuvent ne pas le pratiquer.
A cette époque, quelques médecins et législateurs, relayés
par des journalistes et essayistes, tentent d'adoucir les rigueurs de la loi
française. Le Docteur
Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé fonde en 1956 "la Maternité
heureuse" qui devient le Mouvement français pour le planning familial
en 1960. Destinés à informer sur les moyens anticonceptionnels,
les centres de planning proposent des consultations médicales et délivrent
des contraceptifs. Ils sont hors la loi mais créent un état
de fait. L'appui du mouvement
protestant , de la franc-maçonnerie et des milieux libéraux
favorise une timide prise de conscience. En 1965, des Prix Nobel se prononcent
pour la contraception. Mais deux grandes forces politico-sociales, l'Église
et le Parti communiste français, s'opposent à la libéralisation.
En 1956, des propositions de loi libérales sont rejetées.
En 1961, le MFPF ouvre à Grenoble le premier centre d'accueil au public.
En 1963, il a 16 000 adhérents. Entre temps, en 1955, aux États-Unis,
le Dr Gregory Pincus a mis au point un contraceptif oral, la pilule. Son innocuité
est établie par un Conseil de sages en 1966. En 1967, le député
Lucien Neuwirth fait voter une loi qui autorise l'usage de contraceptifs.
Il reste interdit d'en faire la publicité. Après mai 1968, la
loi tente de suivre l'évolution des moeurs sans perdre son souci de
contrôle. L'éducation sexuelle est désormais au programme
des collèges et des lycées. En 1972, des centres (médicalisés)
de planification ou d'éducation familiale sont créés,
ainsi que des établissements d'information, de consultation ou de conseil
familial. L'année suivante voit la fondation du conseil supérieur
de l'information sexuelle, de la régulation des naissances et de l'éducation
familiale.
La libéralisation s'accentue. En 1974, la pilule et le stérilet
sont remboursés. La contraception est gratuite et délivrée
anonymement aux mineures dans les centres de planification.
En 1975, après un combat mené par des associations féministes, une mobilisation féminine sans précédent et les efforts du ministre de la Santé, Simone Veil, l'avortement ou Interruption Volontaire de Grossesse (IVG), est autorisé sous certaines conditions. Le débat fut houleux à l'Assemblée nationale et la loi est votée pour 5 ans. Elle devient définitive en 1979. Les médecins peuvent cependant invoquer la clause de conscience pour refuser de pratiquer un avortement. La Sécurité sociale rembourse l'IVG à partir de 1982. Les progrès scientifiques sont rapidement pris en compte par la loi. Le RU486 (IVG médicamenteuse) peut être utilisé dans les centres d'interruption volontaire de grossesse dès 1990. La publicité relative aux préservatifs et aux autres contraceptifs n'est cependant autorisée qu'en 1991 et dans certaines conditions.
Les françaises ont désormais les moyens
légaux et médicaux de décider d'avoir ou non des enfants.
Cette liberté est toutefois remise en question par des commandos chrétiens
extrémistes qui, à l'instar de groupes américains, attaquent
des centres qui pratiquent des IVG.
Une loi de 1993 permet désormais de poursuivre les auteurs de ces actions.